22 juin 2005 :
 les Trans à Pékin

Avec les trans, le printemps vient tard en Chine, alors Eric Meyer, comment ça s’est passé ?

Ponctuée de percussions sourdes, la musique s’entendait de loin, dans ce parc de chaoyang. Ces samedi et dimanche, un flot de jeunes branchés s’y sont retrouvés, chose inouïe. Pour la première fois dans l’histoire du socialisme chinois, pékin abritait un pop festival digne de ce nom, ambiance incluse. Les Transmusicales de rennes s’exportaient avec le soutien de Paris, en point d’orgue de l’année de la France en Chine. 6 mois plus tôt, le concert de Jean michel Jarre dans la cité interdite, au profit des fils du régime, avait été pompeux et dépassé. Les Trans à pékin furent exactement l’inverse, un feu d’artifice d’idées nouvelles, différentes et créatives, qui ravirent une foule dense, entre le tango revisité de Gotan project, le rafraîchissant mixage de Missill, ou le subtil Saint Germain, fusionnant avec bonheur reggae, jazz, techno et latino, sous les somptueux éclairages de l’enceinte.
Relance : Et le public, Eric, comment réagissait il ?

Justement, le vrai spectacle était dans le pré, entre ces 10000 danseurs et badauds chinois et français, applaudissant sagement et partageant le rare spectacle. Même un des centaines des très jeunes policiers m’avoua adorer ces sons venus d’ailleurs, et sa fierté d’être présent. Sans aucun doute, les Trans de rennes à pékin vont laisser leur trace sur les centaines de musiciens chinois présents, suggérant que la mondialisation des jeunes suit celle des investissements, et aussi, il faut le dire, que cette culture qui s’exporte, vient tout d’abord de France !

Chronique d'Eric Meyer diffusée dans le 5 à 7 de France Inter (20/06/05)

posté par webmaster à 14:39  
 Pékin

Nous avons beau nous vouloir différents de nos gouvernants ou de nos classes dirigeantes, nous avons beau nous vouloir plus open, plus altermondialistes ou plus cultivés que les maîtres de l’Occident, nous ne pouvons échapper, lorsque nous sommes en Chine, au fait d’être implicitement porte-drapeau ou porte-parole de notre civilisation – la démocratie, le capitalisme, le judéo-christianisme. Alors, des Trans transportées là-bas, il me restera cette image de l’espace entre nous et eux, entre notre manière de laisser la liberté au corps, au geste, au contact direct, et la méfiance que tout cela inspire aux maîtres de la Chine actuelle.

Il y avait ces jeunes gens qui faisaient de grands efforts pour garder le visage fermé, sur leurs chaises au pied de la scène, et ceux dont nous ne voyions que le dos, et qui avaient pour mission d’empêcher le public de s’approcher. Entre ces deux rangs-là, il y avait la régie, les VIP et beaucoup de vide – vingt ou trente mètres jusqu’à la scène. Ce vide, c’est précisément ce qui nous sépare, nous Occidentaux, des Chinois.

Nous savons tous qu’un jour, bientôt, ce pays sera la première puissance économique au monde. Mais la question qu’ont posée ces Trans, c’est de savoir si cet espace-là disparaîtra, si un jour le public chinois sera au pied de la scène, s’il pourra se tasser au pied de ses stars ou s’en écarter, leur crier des mots d’amour ou de solides engueulades de fan. Ça n’a pas d’importance ? Oh, que si ! Cet espace que nous avons arpenté de long en large pendant deux journées de concert, c’est notre liberté.

Nous ne sommes pas seulement des clients de la Chine, qui enfilons ses tee-shirts, nous réveillons avec ses brosses à dents et travaillons sur ses ordinateurs. Nous portons aussi, par nos actions, par nos questions, par nos enthousiasmes là-bas, ce vieux message – parfois un peu las, parfois un peu fourbu – que nous ont passé nos ancêtres, ceux de la Révolution française, ceux de la Guerre d’indépendance américaine, ceux de la Résistance au nazisme et même ceux de Mai-68 : la liberté n’est pas seulement politique, n’est pas seulement économique ; la liberté c’est aimer et ne pas aimer, c’est chanter ou se taire, c’est danser n’importe comment ou rester assis, c’est communier dans le plaisir ou dans le superflu. La liberté, c’est la liberté, tout simplement, une faculté constante, paradoxalement plus visible dans les petites choses de la vie que dans les grandes.

Ce que j’ai vu dans le parc Chaoyang, c’est de quelle manière distraite et naturelle nous jouissons chaque jour de cette liberté, et de quelle manière vétilleuse et implacable les Chinois sont forcés d’y renoncer.

J’ai la conviction que cet espace vide pourra être un jour comblé. J’ai tout autant la conviction que nos maîtres s’en soucient peu, pas plus d’ailleurs qu’ils ne soucient des destinées du Tibet, par exemple : il leur suffit que les Chinois aient le droit d’acheter et de vendre, de produire et de dépenser – cela fait assez de soucis comme ça, crois-je comprendre. Est-ce mon métier de journaliste ou ma passion pour la musique qui me fait tant vouloir que les Chinois, très vite, s’installent au pied de la scène ? Peut-être est-ce aussi parce que c’est dans cet espace, dans cette liberté, que résident souvent le génie et le bonheur de chacun, comme le génie et le bonheur des peuples.

Texte de Bertrand Dicale pour Le Figaro (21/06/05)

posté par webmaster à 14:32  
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