Chronique

Tony Allen, au cœur du rythme

12.05.2020

Parmi les figures africaines incontournables dans l’histoire contemporaine des musiques mondialisées, Tony Allen – qui nous a quitté le 30 avril dernier – est l’une de celles qui symbolisent et incarnent le mieux le rythme, cette composante essentielle de ce qui définit la musique elle-même.

Né en 1940 à Lagos, capitale du Nigéria, Tony Allen grandit aux sons de musiques yorubas (l’ethnie prédominante dans le sud-ouest du pays), des percussions traditionnelles à des styles plus contemporains comme le jùjú. Après avoir pratiqué la guitare, le saxophone et la contrebasse, il apprend la batterie vers l’âge de 18 ans et la maîtrise en seulement quelques mois. Il se passionne pour le jazz et ses références américaines ont pour noms Gene Krupa, Art Blakey ou encore Max Roach.

Tony Allen fait ses armes à cette même période en jouant des petites percussions dans une formation jouant du highlife (un style musical né au Ghana du mélange de traditions locales et de musiques afro-caribéennes comme le calypso) : The Cool Cats, le groupe de la star nigériane Victor Olaiya, dans lequel s’est également formé un certain… Fela Ransome Kuti.

Ce dernier, qui deviendra peu après l’un des artistes africains du XXe siècle les plus influents – musicalement et politiquement – fait passer en 1964 des auditions car il cherche un batteur pour son groupe, The Koola Lobitos. Fela est déjà un visionnaire qui cherche à créer une nouvelle musique. Le nom de ce style – afrobeat – ne sera inventé que quelques temps plus tard, mais il l’imagine à ce moment-là comme un rapprochement fusionnel du highlife et du jazz.

Au moment où il auditionne le jeune Tony Allen, il prend conscience qu’il a peut-être devant lui le seul batteur capable de poser les fondations rythmiques de cette utopie afrobeat, et donc de concrétiser sa vision, voire de l’emmener encore plus loin. Fela Kuti dira même des années plus tard que « sans Tony Allen, il n’y aurait pas d’afrobeat ». Car si les deux artistes ont en commun leurs expériences du highlife et leur goût pour le jazz et pour le funk naissant à ce moment-là de l’autre côté de l’Atlantique, Allen a quelque chose qui manque à Fela – pourtant multi-instrumentiste accompli et arrangeur capable de composer les parties de tous les musiciens de ses groupes : son don naturel pour coordonner ses quatre membres de façon totalement indépendante, et donc de penser le rythme de façon plus complexe. Tous les batteurs sont certes censés exercer ce talent lorsqu’ils jouent mais en croisant l’influence des percussions yorubas et celle des batteries jazz, Tony Allen développe un jeu tout à fait personnel dans lequel une polyrythmie totale (c’est-à-dire, dans son cas, le fait de faire coexister quatre rythmes différents en même temps) est mise au service de rythmiques syncopées, mais étonnamment fluides. Là où le funk mise souvent sur des rythmes rudes et tout en ruptures (les breakbeats), la batterie de Tony Allen prend la forme d’un flux continu – presque liquide – de percussions jouées avec souplesse et nuances.

Pendant ces années de collaboration fructueuse, Fela s’appuiera donc sur les rythmes de Allen pour développer le concept d’afrobeat, cette musique capable de véhiculer ses engagements politiques et de fédérer les Africains et descendants d’Africains du monde entier. Il lui confie même davantage de responsabilités en le nommant directeur musical de son groupe Africa ’70. De son côté, le batteur affine et affirme son style unique jusqu’à leur séparation à la fin des années 1970.

Entre temps, leurs créations auront influencé des artistes bien au-delà du continent africain. Elles incitent ainsi une nouvelle génération de musiciens occidentaux venus du rock (tels que Brian Eno qui initie David Byrne du groupe Talking Heads) à faire entrer de nouveaux rythmes dans leur musique à partir de 1979/1980. Un phénomène qui annonce peu après en Occident le développement du concept de world music.

Au début des années 1980, Tony Allen enchaîne les collaborations soit en tant que musicien d’accompagnement, soit sur des projets plus personnels. D’abord à Lagos, puis à Londres et Paris à partir du milieu de la décennie. D’un point de vue musical, son style de batterie s’adapte totalement aux évolutions de l’époque, notamment aux nouvelles formes d’afro-funk synthétiques qui héritent en partie de l’afrobeat, comme l’illustre son disque N.E.P.A. enregistré en 1984 sous le nom « Tony Allen with Afrobeat 2000 ».

La même année, il enregistre des batteries sur l’album Medicine de Ray Lema, des morceaux que le Congolais vient d’ailleurs présenter aux 6e Trans Musicales en décembre 1984.

À l’exception de l’album Afrobeat Express sorti sans grand tapage en 1989, c’est alors surtout en tant que musicien additionnel qu’il traverse cette période, notamment sur des productions françaises signées Zebra Crossing, Amina, Kid Creole & The Coconuts, Pierre Vassiliu, Jean-Louis Aubert ou encore Manu Dibango, qui l’invite sur son album Wakafrica de 1994 à reprendre Lady (un titre enregistré avec Fela en 1972).

Il faut finalement attendre la fin des années 1990 pour enfin revoir Tony Allen au premier plan, au moment où une nouvelle génération découvre son travail avec Fela Kuti suite à son décès en 1997. C’est dans ce contexte que le jeune label français Comet entame une relation de plusieurs années avec le batteur alors devenu légendaire.

D’abord avec l’album Black Voices, composé entièrement par Tony Allen et travaillé en production par l’Anglo-Irlandais Doctor L. Le résultat, évoquant parfois une forme actualisée du jazz fusion et du jazz funk des années 1970, est alors présenté sur scène lors des Trans Musicales 1999.

Devant la pertinence de ses créations – qui ne ressemblent jamais à de simples reproductions de ce qu’il a pu faire dans le passé – les projets s’enchaînent. Notamment avec Doctor L avec qui il participe au quintette Psyco On Da Bus (avec César Anot, Jean-Phi Dary et Jeff Kellner), qui publie un album unique qualifié de future jazz et jouera également aux Trans Musicales en 2001.

En décembre 2003, il revient sur le festival en tant que batteur de Sébastien Tellier qui vient présenter Politics, son album à paraître en début d’année suivante. Même si, de l’avis général, le concert ne se passe pas très bien, on retient en premier lieu de cette collaboration que parmi les morceaux sur lesquels Tony Allen a joué ses rythmes, il y a La Ritournelle.

Au-delà du fait que ce morceau a permis à l’artiste français de toucher un public beaucoup plus large, on remarque dans la partie de batterie que ce qui fait le style de Tony Allen dépasse même le cadre de l’ambition d’une musique panafricaine souhaitée par Fela. Au-delà du jazz, au-delà de l’afrobeat, les rythmes de Tony Allen donnent finalement l’impression que leur complexité apparente les rend simplement adaptables à tous les contextes, du moment qu’ils remplissent leur fonction de relier les êtres humains entre eux.

D’autres albums suivent dans les années 2000 et 2010, mêlant projets personnels et collaborations, parfois sous l’étiquette afrobeat, comme Lagos No Shaking
en 2005, mais de plus en plus souvent dans des projets orientés jazz ou ouverts sur des fusions musicales. On le voit accompagner sur scène St Germain dans sa grande formation electro-jazz lors de l’édition événement des Trans en Chine en 2005. Ses collaborations avec Jimi Tenor, Jeff Mills et Damon Albarn font aussi partie des moments notables de sa fin de carrière.

C’est finalement le jazz, qui l’avait à l’origine éveillé à la batterie, qui restera son environnement de prédilection dans ses ultimes projets, que ce soit dans son remarquable album The Source parut en 2017 sur le label Blue Note, dans son hommage à Art Blakey la même année ou enfin dans l’album Rejoice cosigné avec le trompettiste sud-africain Hugh Masekela, dernier enregistrement publié de son vivant en mars 2020. Avec toujours la pulsation de l’Afrique au cœur du rythme.

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Écouter le témoignage du directeur artistique Jean-Louis Brossard sur Tony Allen :

Émission diffusée le 6 Mars 2015 sur Canal B