A jazz house story for a jazz house party !
À l’occasion de la House Party organisée à l’Ubu fin avril où l’on verra des musicien·nes de deux formations (Emile Londonien et Astels) se réunir sur scène et jammer sur des rythmes house et des sons jazzy et funky, nous voulions jeter un bref regard dans le rétroviseur de l’histoire, pour mieux comprendre comment jazz et house ont pu être réunis dans des formes musicales contemporaines et ainsi s’enrichir mutuellement.
Disons-le d’emblée : il existe un continuum musical reliant le jazz et la house music. Pourquoi ? Parce que le jazz a eu une influence déterminante sur la naissance du rhythm and blues (aka R&B) dans les années 1940, qui a lui-même ensuite généré la soul dans les ‘50s, le funk dans les ‘60s, le hip hop et le disco dans les ‘70s, et enfin la house dans les ‘80s !
C’est ce qui explique que l’on retrouve si souvent, à des degrés divers, des réminiscences jazz dans l’ADN de toutes ces musiques : ponctuellement, voire discrètement, chez certain·es artistes, ou de manière plus évidente chez d’autres… Ainsi, dès les débuts de la house, vers le milieu des années 1980, sont sortis des morceaux basés sur des suites d’accords typiquement jazz, notamment dans le courant deep house, comme l’hymne Promised Land, signé par le compositeur et DJ de Chicago Joe Smooth en 1987.
Très vite, alors que les capacités des samplers et des home studios se développent, des artistes décontextualisent des instruments du jazz pour enrichir la palette sonore de la house et la réchauffer un peu plus… L’un des titres marquants de la fin de la décennie, avec ses quelques notes de saxophone soprano devenues cultes, est Pacific State, sorti en 1989 par le groupe anglais d’acid house 808 State [#Trans1992]. Bien que très rythmé, le morceau est souvent qualifié “d’ambient house”, grâce au sample de chant d’oiseau et à ses sonorités relaxantes qui invitent à chiller…
Au début des années 1990, la house commence à infuser dans d’autres musiques. C’est le cas chez le duo acid jazz allemand Tab Two [#Trans1992], dont le titre Space House (issu de l’album de 1992 Space Case, mêlant par ailleurs jazz funk et hip hop) pourrait constituer un véritable chaînon manquant entre l’acid jazz et et la house.
L’année suivante, l’artiste islandaise Björk [#Trans1993] publie son premier album solo sur lequel plusieurs morceaux font se percuter des rythmes house avec une approche mélodique et harmonique issue du jazz (au chant et aux claviers), comme sur le titre Cryin.
A partir du milieu des années 1990, de plus en plus de disques et de labels (comme l’Anglais Ninja Tune) approfondissent la rencontre entre jazz et musiques électroniques, popularisant ainsi l’usage des étiquettes “electro-jazz” et “nu jazz” (“nu”=new, “nouveau” en anglais). Mais alors qu’un grand nombre d’artistes lié·es à cette esthétique créent leurs morceaux à partir de samples de disques de jazz, d’autres veulent davantage entremêler jazz et house dès la phase de composition, cherchant ainsi à développer un style à part entière, joué par des instruments acoustiques et électriques, qui serait un nouveau chapitre dans l’histoire du jazz. La première œuvre à concrétiser cette ambition avec brio est Boulevard (en 1995, sur le label de Laurent Garnier, F Communications), le premier album du producteur deep house français St Germain [Trans1995], aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands disques de house et le premier à avoir si bien acté la fusion totale entre jazz et house.
Au même moment en Scandinavie, une nouvelle scène jazz émerge autour de jeunes musiciens désireux de jouer aussi avec des sons électroniques. Le pianiste et compositeur norvégien Bugge Wesseltoft (vu à l’Ubu en mars 2000) crée le label Jazzland pour incarner ces aspirations et publier le disque fondateur de cette esthétique future jazz, avec son titre programmatique : New Conception Of Jazz (1996).
Les potentialités du sampling permettant de revisiter toute l’histoire du jazz n’ayant pas encore été totalement atteintes, certain·es artistes continuent alors à imaginer de nouvelles créations selon ce principe, en s’attaquant même parfois à de très anciens standards du jazz. C’est ce que réalise en 1998 l’artiste français Rubin Steiner [#Trans1999] avec son morceau Lo-Fi Nu Jazz #6, basé sur The Charleston (composé en 1923 par James P. Johnson), un titre emblématique des années 1920 aux États-Unis.
Également en 1999, le DJ et producteur anglais Mr. Scruff [#Trans2002] sort Get A Move On!, un succès jazz house samplant le saxophone du titre Bird’s Lament, composé en 1955 par l’inclassable Moondog en hommage au grand jazzman Charlie Parker décédé cette même année.
À la même époque, le Français Laurent Garnier travaille sur son nouvel album qui paraîtra en 2000. Cherchant à créer des morceaux taillés pour le live, il invite le saxophoniste de jazz Philippe Nadaud à participer à plusieurs titres de son nouvel album, notamment le single The Man With the Red Face, dont la version live le montre passant d’un E.W.I. (« Electronic Wind Instrument » ou Instrument à Vent Électronique) à un saxophone acoustique.
Puis c’est encore son ami St Germain, qui va marquer les esprits avec son deuxième album, Tourist, sorti également en 2000. Cette fois sur le mythique label jazz Blue Note, et non plus sur un label électronique comme précédemment, ce qui envoie forcément un signal très fort… Souvent considéré comme l’album le plus abouti en matière de fusion entre jazz et house, Tourist est un grand disque de deep house enregistré par des musiciens issus du jazz ainsi que de musiques africaines et brésiliennes, avec qui St Germain jouera en live partout dans le monde, comme lors des Trans en Chine en 2005.
À partir de ce succès, l’association jazz house s’impose comme un style et une esthétique à part entière pour un public plus large, au-delà de l’aura de la French Touch qui aura contribué à sa popularité. Pour la génération d’artistes qui suivra, et qui monte aujourd’hui sur scène 25 ans plus tard, cette fusion musicale est désormais une évidence qui s’incarne autant dans le groove commun aux deux musiques que dans les structures harmoniques qui les rendent compatibles.
C’est ce que nous pourrons donc voir et entendre à l’Ubu le jeudi 30 avril lors d’une House Party aussi live que dansante, avec le trio Emile Londonien et le duo Astels : 3h de jam avec des musicien·nes placé·es au cœur du public pour un show mêlant improvisations et reprises de classiques house des ‘90s !




