Chronique

Musiciennes !

11.03.2021

Aux Trans, l’équipe observe depuis plusieurs années un chiffre bien spécifique, soit le nombre de musiciennes programmées dans les concerts qu’elle organise. En 2019, les femmes représentaient 20% des artistes présent·e·s sur les scènes des Trans Musicales, et 13% de celles et ceux programmé·e·s à l’Ubu dans le cadre des dates qui y sont proposées par Les Trans. Force est de constater cette réalité, qui se retrouve au niveau national : aujourd’hui encore, la très grande majorité des artistes dans les musiques actuelles sont des hommes.

Ces chiffres locaux sont le résultat d’un travail de suivi continu, entamé en 2015 et mené en lien avec HF Bretagne, association dont Les Trans sont adhérentes et qui propose depuis plusieurs années des rendez-vous autour de l’enjeu de l’égalité femmes-hommes, dans le cadre des Rencontres & Débats aux Trans. Dans une année 2021 qui va être marquée pour Les Trans par différentes actions faisant écho à cet enjeu (formation des équipes contre les violences sexuelles et sexistes, exposition thématique sur des musiciennes dans des médiathèques), voici quelques éléments de constat nationaux qui permettent de mieux prendre la mesure de cette distorsion.

En France, en 2016, 17% des artistes sur scène dans les musiques actuelles étaient des femmes.

Cela signifie que plus de 80% des artistes sur scène cette même année étaient des hommes. Au-delà de ce qui peut apparaître comme une simple déduction, renverser les chiffres permet peut-être de mieux se rendre compte de l’inégalité, numérique tout d’abord, de la répartition des artistes hommes et femmes dans le secteur des musiques actuelles. Un chiffre qui s’inscrit dans une problématique globale de sous-représentation des femmes parmi les artistes sur scène puisque, toutes disciplines confondues, elles n’en représentent que 27%. Le milieu de la musique n’échappe pas aux inégalités de genre, et de nombreuses recherches sur la question y démontrent la sous-représentation des femmes, tant au niveau des artistes que des professionnel·le·s du secteur.

Comme l’expliquent Cécile Prévost-Thomas et Hyacinthe Ravet dans l’article “Musique et genre en sociologie” : « L’analyse de la division sexuelle du travail musical (…) — de la musique classique au rap en passant par le jazz, le rock, la chanson, etc. — montre l’existence d’un double phénomène de ségrégation : l’une, horizontale, cantonne les femmes à certaines activités et certains répertoires, en particulier au chant ; cette forme de ségrégation s’affirme fortement dans le domaine des musiques populaires. L’autre, verticale, empêche les femmes d’accéder aux fonctions de direction. »

L’histoire sociale des instruments ainsi que celle de l’éducation permettent d’identifier aujourd’hui que les instruments aux sonorités les plus graves et “faisant du bruit” sont plus facilement associés aux hommes, à la différence des instruments aux sonorités les plus aiguës et du chant. Ce genre d’assignation symbolique participe sans doute à une forme d’empêchement, de restriction de la pratique instrumentale des femmes, puisqu’on en compte seulement 5,4% parmi les instrumentistes, selon une étude menée entre septembre et décembre 2015 dans quinze lieux de musiques actuelles franciliens. Avec un tel chiffre, il n’est pas surprenant qu’en France, en 2015–2016, seulement 2% des groupes programmés dans des festivals de musiques actuelles et de variétés étaient majoritairement constitués de femmes. 

Dans le même ordre d’idées, les studios de répétition ne sont fréquentés que par 10% de femmes, et elles ne représentent que 16% des sociétaires de la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique).

Face à ces constats, il apparaît que le chemin vers une meilleure représentation des femmes nécessite qu’elles puissent se projeter à la place des personnes qu’elles voient sur scène.

En d’autres termes, plus il y aura de femmes sur scène, plus il sera facile à celles présentes parmi les publics d’imaginer y monter un jour à leur tour. Pouvoir s’identifier à des personnes sur scène est nécessaire dans l’expérience artistique et culturelle vécue et dans les vocations que cela peut créer. Et si, comme l’exprime Antoine Hennion, dans La passion musicale, « le rock fait monter le spectateur sur scène », pouvoir se projeter, sur scène ou ailleurs, dans des personnes qui nous ressemblent est indispensable. 

La programmation de femmes artistes et musiciennes va entraîner leur valorisation, et en faire de possibles modèles, alors qu’elles sont encore trop souvent exclues de ce milieu. De nombreuses recherches démontrent aujourd’hui un double mouvement qui favorise cette sous-représentation des femmes : le sexisme existant dans le milieu de la musique et l’appropriation, par des hommes, d’œuvres réalisées par des femmes. La constitution, notamment dans le rock, d’une dualité artistes-fans souvent très genrée, et la surreprésentation masculine dans diverses esthétiques (rock et rap notamment) et dans la manière de faire de la musique, ne sont pas sans conséquence sur cette situation. 

Encourager et valoriser la présence des femmes est donc le point de départ vers davantage d’égalité de genre dans le milieu des musiques actuelles (comme dans les autres champs du spectacle vivant, d’ailleurs). Au-delà de l’enjeu essentiel de l’égal accès des personnes à la pratique musicale se joue aussi la possibilité d’un enrichissement artistique. En effet, de même que la diversité des provenances géographiques des artistes va influencer la production musicale et contribuer à déplacer des lignes, un plus grand nombre de femmes artistes dans le champ des musiques actuelles élargirait la focale. Plus de femmes à pratiquer et à être repérées et reconnues dans leur capacité à créer, cela ne signifie pas moins d’hommes, mais plus de personnes. Et donc aussi, au final, plus de diversité, d’éclectisme, de possibles dans l’évolution de ces musiques.

Sources 
https://hfbretagne.com/les-grands-chantiers/musiques-actuelles-les-femmes-haussent-le-son/

https://www.ouest-france.fr/bretagne/rennes-35000/musiques-actuelles-et-mixite-aux-trans-compte-les-femmes-depuis-4-ans-6375290

https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/IMG/pdf/hce_rapport_inegalites_dans_les_arts_et_la_culture_20180216_vlight.pdf

• HENNION Antoine, La passion musicale, Une sociologie de la médiation, Suites sciences humaines et sociales, Métaillé, 2007.

• PRÉVOST THOMAS Cécile et RAVET Hyacinthe, « Musique et genre en sociologie », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés [En ligne], 25 | 2007, 25 | 2007, 175–198.

 

📸 Photo La Fraîcheur par Elodie Le Gall — Trans Musicales 2018