LONG FORMAT : Comment les artistes jouent avec leur identité

10.12.2020

Pseudonymes, masques, maquillages et déguisements, voilà quelques-uns des artifices dont usent les musiciens et les groupes pour incarner leur projet et fabriquer leur image. Grâce à plusieurs exemples puisés dans les musiques rock, pop, jazz ou électroniques, décryptons leurs motivations et leurs articulations avec leur vision artistique.

Par Pascal Bussy et Jérôme Rousseaux, conférenciers. 
Cet article était à l’origine une conférence qui devait introduire le concert de IA404 dans le cadre des conférences-concerts aux Champs Libres pendant les Trans Musicales 2020.

Préserver sa vie privée et sa famille, échapper à son vrai nom (banal, compliqué, connoté…), se choisir un patronyme plus « glamour » ou plus facile à retenir, « annoncer la couleur » avec un nom en adéquation avec une certaine esthétique ou un mouvement politico-culturel, ou encore avoir plusieurs projets en parallèle sont quelques-uns des objectifs de cette démarche.

Quand votre nom de naissance est Wanda Maria Ribeiro Furtado Tavares de Vasconcelos (Lio) ou Isabelle Truchis de Varennes (Zazie), la question se pose, forcément. Si certains cherchent clairement l’efficacité avec un nom proche d’une « marque » (Sheila, Dalida, Pink, Moby…), d’autres vont chercher des symboles et dévoiler un peu d’eux-mêmes (Grand Corps Malade, Akhenaton, 50 Cent, Plastic Bertrand…). Une pratique de plus en plus courante chez les jeunes artistes avec, de plus, l’accumulation d’éléments différenciants : SBTRKT, A$AP ROCKY, The XX, XXXTentacion

Une solution plus visuelle consiste à dissimuler son visage. Cela peut se faire par un masque : Daft Punk, Stupeflip, Slipknot, Zomby, Deadmau5, Bob Log III, Mushroomhead, Makoto San… La capuche des rappeurs, qui peut aussi entrer dans cette catégorie, tire son origine des grapheurs du début de la culture hip hop qui partaient accomplir leur « forfait artistique » la nuit en se cachant le visage. Cela peut se faire aussi par un maquillage ou un costume, les deux allant souvent de pair : Kiss, Marilyn Manson, Alice Cooper, The New York Dolls, Genesis, Les Nonnes Troppo devenues Les VRP

En même temps que le mystère qu’il est important de susciter, ces déguisements sont destinés à impressionner le public et à créer un « look ». Au-delà de la lignée des groupes de hard rock qui flirtent avec une notion de spectacle qui doit beaucoup au grand guignol, on peut aussi penser aux Frères Jacques dans la chanson, à M alias Matthieu Chedid dans la pop française, à Sun Ra dans le jazz et à Funkadelic et Bootsy Collins dans le funk. Plus rares sont ceux qui vont jusqu’à développer plusieurs personnages ; l’exemple phare pourrait être celui de David Bowie avec deux de ses alter egos les plus connus, Ziggy Stardust et The Thin White Duke.

Et il y a aussi ces artistes qui se dédoublent, n‘hésitant pas à montrer au public avec une franchise déconcertante les deux facettes de leur personnalité : Lucien Ginsburg alias Serge Gainsbourg avec son binôme Gainsbourg / Gainsbarre, Renaud Séchan dit Renaud dans sa chanson Docteur Renaud, Mister Renard

Voici un petit tour d’horizon de différentes méthodes qui permettent aux artistes de jouer avec leur identité, à travers les portraits de The Residents, Art Ensemble of Chicago, Uwe Schmidt, Daft Punk, Gorillaz et IA 404.

The Residents (États-Unis) : l’art de brouiller les pistes


The Residents © CRYPTIC CORPORATION

Lorsqu’il apparaît sur la scène du rock alternatif au crépuscule des années soixante, il est clair que ce groupe californien ne ressemble à aucun autre. Rapidement, il se place à l’avant-garde du rock grâce à ses déconstructions de musiques populaires (The Beatles, James Brown, George Gershwin…) et ses albums concepts qui doivent beaucoup à la provocation et à un surréalisme teinté d’ésotérisme. Ce sentiment est renforcé par le fait qu’on ne connaît pas l’identité des musiciens qui se produisent toujours le visage camouflé par des masques qui vont de soutanes évoquant le Ku Klux Klan jusqu’à de gigantesques globes oculaires qui les fait ressembler à des phénomènes de foire.

Un demi-siècle plus tard, The Residents sont toujours là et la centaine de productions qu’ils ont réalisées (albums, vidéos, projets multimedia), sans parler de leurs nombreux concerts – il faudrait plutôt employer l’expression de « spectacle total » – ont commencé à légèrement lever le voile sur leur activisme artistique. Au-delà de leurs influences qui vont de la country à la musique de film et de leurs modes d’expression qui convoquent autant la comédie musicale et l’art vidéo que le concert de rock traditionnel, on sait que le groupe est un collectif dont les membres perpétuent un anonymat quasi absolu. Il est d’ailleurs certain que la composition du groupe a évoluée avec le temps et on peut même se demander s’il reste aujourd’hui des membres de la formation d’origine ! Ceci montre bien d’ailleurs l’originalité du concept « Residents » qui se place au dessus des individualités.

L’une de leurs productions, Is Anybody Out There?, présentée aux Trans Musicales 2008, est par exemple centrée sur la recherche d’un de leurs anciens amis et collaborateurs des années soixante-dix surnommé Bunny, qui, porté disparu, leur avait envoyé une vidéo en forme de mystérieux appel au secours et qui n’a jamais été retrouvé. Histoire vraie ou supercherie ? Nul ne le sait !

The Residents — Constantinople (2008)

 

 

Art Ensemble of Chicago (États-Unis) : le rituel de la « Great Black Music »


Art Ensemble of Chicago, Phase One (America Records, 1971)

Ce groupe phare du jazz libertaire aurait pu tout aussi bien s’appeler… Art Ensemble of Paris. Car si ses membres sont issus de Chicago, c’est dans la capitale française qu’ils se sont constitués en véritable groupe au tout début des années soixante-dix. Un séjour très fertile pendant lequel ils enregistrèrent notamment la musique du film Les Stances à Sophie de Moshé Mizrahi et collaborèrent avec Brigitte Fontaine pour son album Comme à la radio.

Dès sa création, l’Art Ensemble met en avant une démarche très identitaire, culturelle, politique, qui se rattache au panafricanisme, à la « Great Black Music » (expression symbolisant la musique noire « consciente » et porteuse de revendications), à un désir de relier l’Afrique aux Afro-Américains. Sa musique vise l’universalité via une ouverture grand angle à la fois dans les influences (jazz, rythmes traditionnels africains, musique contemporaine, musique de transe, blues, vaudou…) que l’on retrouve dans les instruments qui viennent du jazz mais aussi de la musique classique et des musiques du monde… S’ajoute à cela une volonté de se démarquer par des costumes, des masques et des peintures sur le visage qui évoquent les racines africaines de ces descendants d’esclaves.

Voilà ce qu’en dit Joseph Jarman, l’un des piliers du groupe : « Ce que nous voulions faire avec ces peintures sur nos visages, c’était aussi évoquer tous les êtres humains, et ça se reflétait dans notre musique, qui n’était pas limitée qu’à des instruments « occidentaux », africains, d’Amérique du Sud ou d’Asie ou d’ailleurs. »

Groupe à la grande longévité, l’Art Ensemble est toujours actif malgré la mort de plusieurs de ses membres d’origine qui ont été remplacés par de plus jeunes. Quant à leurs prestations scéniques, elles évoquent plus des cérémonies que des concerts traditionnels.

Art Ensemble of Chicago — Dreaming of the Master (Live, vers 1990)

 

Uwe Schmidt : l’Allemand aux cinquante pseudonymes


Uwe Schmidt © Renato Del Valle

Si multiplier ses identités au gré de ses projets est courant chez les musiciens électroniques, le cas d’Uwe Schmidt est particulièrement édifiant.

Il commence sa carrière à Francfort dans les années quatre-vingt sous le nom de Lassigue Bendthaus : premiers concerts et premier album en 1991 (Matter) dans un style proche de l’EBM [Electronic Body Music, une musique électronique dansante du début des années 1980 influencée par les musiques industrielles et le punk synthétique].

Puis il oriente sa musique vers le dancefloor et publie des vinyles sous différents pseudos ; l’un d’eux, Atom Heart, revient régulièrement et devient sa signature principale puis se transforme plus tard en Atom™. Il est également sollicité comme réalisateur, ce qui l’amène à collaborer avec diverses têtes chercheuses comme Bill Laswell ou Haruomi Hosono (cofondateur du Yellow Magic Orchestra, groupe japonais précurseur de la pop synthétique).

Au début des années 2000, déçu par la direction prise par la techno, il décide de ne plus écouter de nouveautés pendant un an et, puisant dans les bacs à vinyles des disquaires d’occasion, il se passionne pour les albums de reprises à la mode « latino ». Il part habiter au Chili et c’est là que naît son personnage le plus populaire : Señor Coconut. L’idée est simple : créer un répertoire latino (salsa, rumba, merengue…) en utilisant les programmations et autres échantillonneurs propres aux musiques électroniques. Mais très vite, il va intégrer des instruments acoustiques et adapter des tubes pop, notamment ceux de Kraftwerk, Deep Purple ou Daft Punk, et ce faisant, il touche les médias et un public beaucoup plus large.

Señor Coconut — Smoke on the Water (2011)

Parallèlement, il continue de produire très régulièrement des musiques électroniques plutôt expérimentales et d’inspirations variées sous divers noms : Flanger (avec Burnt Friedman) et Roger Tubesound Ensemble s’inspirent du jazz, Lisa Carbon et Erik Satin évoqueraient une sorte d’easy-listening futuriste…

Finalement Uwe Schmidt joue avec les codes. Sa musique est souvent propice au sourire, mais sa démarche est d’abord artistique et il s’en explique : «Un album comme celui d’Erik Satin, par exemple, est entièrement construit sur un personnage virtuel, sur un univers en soi. Ce n’est pas une question de stratégie ou de camouflage, cela correspond juste à ma manière de travailler.»

Atom™ — Strom (2013, vidéo non officielle)

 

Daft Punk (France) : se cacher pour être mieux vu ?

« Nos masques avaient été créés il y a treize ans et viennent d’être “upgradés” par des studios d’effets spéciaux d’Hollywood : ils sont désormais équipés de ventilateurs ! » Thomas Bangalter en 2013.

Aucun groupe n’avait jusque-là atteint ce niveau de notoriété internationale en cachant son visage et en parvenant à garder ce « secret » pendant de si longues années ! Cependant il est intéressant de savoir qu’à ses débuts en 1993 et pendant quelque temps, le duo ne se cachait pas. Ce n’est qu’en 1997, précisément au moment de la préparation de leur premier album Homework, qu’il a pris la résolution de dérober ces visages à la vue du public. « Il y avait une volonté de rester anonymes pour des raisons personnelles et qui collaient à la musique instrumentale », expliquaient-ils alors aux Inrockuptibles en 1997 avant d’ajouter : « On a créé un univers qu’on allait nourrir, enrichir. Car c’était aussi important que la musique en terme de processus créatif. »

Il s’agit donc d’une décision très réfléchie motivée par un critère artistique mais qui a eu le double avantage de préserver la vie privée des deux musiciens, Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, et de constituer un formidable atout promotionnel et marketing pour leur carrière ; tout cela n’enlevant bien sûr rien à leurs talents de créateurs. Car il faut rappeler ici que le duo s’est vite affirmé comme l’un des fers de lance de la « French touch », développant son style en y incluant des éléments de funk et de disco, puis de pop et de rock ; jusqu’à leur opus Random Access Memories, sorti en 2013, sur lequel étaient invités Giorgio Moroder et Nile Rodgers de Chic, et qui les a consacrés grands manitous d’une dance music mondialisée.

Les deux Daft Punk ont aujourd’hui un statut de star, mais à leur manière. D’abord, ils ont toujours affirmé que la célébrité ne les intéressait pas, un des effets bénéfiques de leurs masques ayant été de mieux maîtriser leur image et leur carrière dans l’ensemble. Ensuite, ils savent se faire désirer. À l’inverse de nombreux artistes de l’électro, ils ont publié peu d’albums (4 albums et une B.O. en 27 ans de carrière) et fait peu de concerts. Mais chaque actualité est un évènement, l’occasion d’un travail long et minutieux. Par ailleurs, chacun d’eux collabore occasionnellement à d’autres projets et a créé un label.

Si c’est d’abord leurs nombreux tubes qui les ont propulsé vers les sommets, cette forte identification à cette image robotique a été un atout indiscutable qui a nourri le mythe Daft Punk, sans doute bien au delà de leurs espérances originelles. À tel point que nous pouvons nous poser la question sur la conséquence de s’être montrés ainsi : en voulant se cacher pour se protéger voire pour marquer une différence, les Daft Punk n’ont-ils pas aussi été encore mieux vus et… écoutés ?

Daft Punk — Robot Rock (2005)

 

Gorillaz (Royaume-Uni) : construction d’une fiction pop


Gorillaz © Jamie Hewlett

Sur la carte de plus en plus mouvante des géographies musicales d’aujourd’hui, Gorillaz pourrait se situer quelque part entre The Residents et Daft Punk, tant il est vrai que leur fonctionnement de collectif et leur mélange d’esthétiques évoque les premiers, et que la mise en place très organisée de leurs visuels fait penser aux seconds. Il existe cependant une différence de taille : non seulement les deux fondateurs du groupe ne se cachent nullement, mais en plus ils étaient déjà des artistes connus avant la naissance du projet en 1998. Damon Albarn était leader de Blur et grande figure de la Britpop, Jamie Hewlett était un graphiste et auteur de bandes dessinées réputé. Une situation qui n’a d’ailleurs pas été simple à gérer comme l’explique ce dernier aux Inrockuptibles : « Tout le monde voulait parler à Damon, et nous on disait : “Non, non, non. Si vous voulez parler à quelqu’un, il faut parler aux personnages.” »

Gorillaz est incarné par un univers visuel très fort que l’on retrouve tout au long des nombreux clips du groupe et de ses spectacles qui s’apparentent plus à de véritables shows qu’à des concerts traditionnels. Ils avaient d’ailleurs fait leur première tournée en jouant derrière un écran, ce qu’ils déconseillent en avouant être encore à la recherche de la formule idéale !

Côté musique, le groupe est composé de quatre artistes virtuels : 2D, Murdoc Niccals, Russel Hobbs et Noodle. Si Damon Albarn chante et joue des claviers, Jamie Hewlett étant lui plutôt à la basse, l’originalité de Gorillaz est d’inviter en permanence sur ses albums de nombreux artistes plus ou moins prestigieux. De Snoop Dogg à Lou Reed en passant par Elton John et de nombreux jeunes rappeurs, Gorillaz est à la fois un laboratoire et un tremplin, ce qui fait dire à Damon Albarn : « On a inventé la pop moderne. On a créé cette idée de collaboration totale, cette idée d’artifices… »

Un modèle qui fait des émules avec par exemple le très populaire groupe virtuel K/DA composé de personnages du jeux vidéo League of Legends dont le premier album est sorti fin 2020.

Gorillaz ft. Robert Smith — Strange Timez (2020)

 

IA404 (France) : masques, mystère et esthétisme

Ce jeune groupe breton originaire de Quimper qui se situe dans une lignée electro-pop a délibérément choisi de se présenter le visage masqué. Et comme pour accentuer cette décision, le patronyme qu’ils ont adopté contribue à ce désir d’auto-dissimulation : IA est l’acronyme d’« intelligence artificielle », 404 est en informatique le code qui indique une erreur au moment d’accéder à une page sur internet.

Né en 2018, le trio – on voit et on entend tout de même qu’il s’agit d’une fille et de deux garçons –, a adopté le masque dès son premier passage sur scène. « Nous voulions un côté très artificiel, très machine, assez froid, inexpressif, alors que notre musique est plutôt festive », expliquent-ils à un journaliste du Télégramme en mars 2020, juste avant la sortie de leur premier EP.

Quand on leur demande s’ils n’ont pas peur que cela créée une distance avec le public, ils expliquent : « dès le premier concert on s’est aperçu que les masques provoquaient une désinhibition chez nous trois, ce qui nous permet de nous lâcher davantage. Ça s’est confirmé sur les concerts suivants, le public nous voit nous donner à 200% et il nous le rend en retour. L’idée est d’être décomplexé, libre du regard des autres. »

Mais les IA404 ne veulent pas s’enfermer dans leurs choix et envisagent aussi bien de changer l’esthétique de leurs masques que de les enlever : « dans ce projet, on s’est toujours dit qu’il y avait zéro barrière, donc si demain on veut faire du classique sans masque, on le fera. »

IA 404 — You can breathe (2020)

 

Ces portraits permettent de faire plusieurs constats

Chez un interprète, la dimension d’acteur est fondamentale.
Dès qu’il se présente au public, à travers une photo, une vidéo, et bien entendu sur scène, il est en représentation et joue un rôle, ce qui est parfois moins facile à accepter pour un musicien que pour un comédien dont c’est la vocation première. Certains artistes vont donc contourner cette difficulté en se dissimulant, alors que d’autres vont au contraire incarner un ou des personnages, devenant ainsi acteurs de leur imaginaire.

Un rapport différent avec le public.
La décision de se camoufler obéit pour chacun d’eux à une problématique particulière mais elle contribue à solliciter différemment le public et à attiser sa curiosité. Elle peut permettre aussi de mieux se protéger dans une période où certains n’hésitent pas à exhiber leur vie privée pour satisfaire l’appétit des réseaux sociaux.

Une approche visuelle essentielle.
Cela peut sembler paradoxal, mais la plupart des artistes qui se cachent soignent leur image. Cela est d’autant plus vrai aujourd’hui où la notoriété passe de plus en plus par les clips et internet.

Un combat contre l’uniformité.
Au fil de ces portraits puisés dans plusieurs familles de musiques – rock, pop, jazz, musiques électroniques – nous avons évoqué de multiples motivations : désir de mener une carrière parallèle, souhait de se rattacher à une culture bien précise ou encore volonté d’anonymat assumée. Mais au-delà du projet artistique qui parfois rejoint une revendication politique, tous ces artistes ont en commun la volonté de se singulariser et donc un puissant désir de liberté.