Retour aux sources : Serpent

19.04.2022

Le chanteur solitaire Mathieu Lescop a fait sa mue. Il revient aux commandes vocales du groupe Serpent, formation post-punk électrique à sang cold wave et au groove reptilien. A l’occasion de leur concert à l’Ubu le jeudi 5 mai et de la sortie d’un nouvel EP, Dysfunktion (le 13 mai, chez PIAS/Finaliste), il commente une playliste mordante.

Neat Neat Neat (1977) des Damned

« The Damned, c’est la quintessence du punk anglais. En la matière, j’ai toujours préféré les Anglais aux Américains. Chez The Damned, on note l’héritage du glam rock. C’est du T. Rex accéléré. Sans oublier cette esthétique et ce look extravagant qui entretiennent le flou entre masculinité et féminité. Aujourd’hui, on parlerait de “gender fluid”. Ce maquillage est surtout une manière de provoquer une Angleterre réactionnaire, conservatrice, machiste. Serpent est un mélange de punk et de funk. Le titre Neat Neat Neat illustre bien notre côté punk. Il est rapide, électrique, électrisant, urgent. C’est un morceau qui donne envie de mordre… comme un serpent. Je l’écoute souvent, notamment quand je suis énervé ou que j’ai besoin d’extérioriser une colère. »

Somebody Up There Likes Me (1975) de David Bowie

Somebody up There Likes Me (2016 Remaster)

« J’adore la musique afro-américaine, le funk de James Brown et de Betty Davis, le R&B d’Aaron Neville. Ce qui m’intéresse beaucoup ce sont les artistes qui jouent cette musique, sans vraiment savoir la faire. C’est le cas de David Bowie sur l’album Young Americans. Voilà un Anglais qui découvre aux États-Unis le funk et tente de l’imiter à sa façon, pour de faux. Il décrit d’ailleurs son style comme “plastic soul”. Avec Serpent, on fait nous aussi un funk de contrefaçon. Young Americans est l’album de Bowie que je préfère et Somebody Up There Likes Me, mon titre favori. Le chanteur raconte qu’il a de la chance, que quelqu’un là-haut l’aime bien. Il y a du cynisme chez lui. Il regarde d’un œil désabusé la culture américaine qui célèbre la réussite sociale. »

Emotional Rescue (1980) des Rolling Stones

Emotional Rescue (Remastered 2009)

« Je suis un énorme fan des Rolling Stones. J’aime toutes les périodes. J’ai longtemps évolué en solo. Avec Serpent, je tente une incartade en groupe. En matière de groupes, celui qui l’emporte sur les autres par K.O., ou plutôt par abandon, c’est les Stones. En 2022, ils sont toujours présents. Je les trouve inspirants. Le rapport à la scène et à l’espace n’est pas le même que l’on soit seul ou accompagné. J’ai regardé pas mal de vidéos pour m’adapter. Par exemple, Mick Jagger arrive à être partout sans voler la vedette à ses camarades. Je suis sûr qu’en solo, il n’aurait pas la même confiance et n’arpenterait pas la scène de long en large. Emotional Rescue est un morceau de disco funk en plastique. Ce sont là-encore des Européens qui veulent imiter l’Amérique, mais ils le font mal. C’est toujours plus intéressant que quand c’est bien fait. »

I Need A Beat (Remix) (1985) de LL Cool J

I Need A Beat (Remix)

« Radio (1985), de LL Cool J, est le premier album de rap que j’ai acheté. J’étais dans un collège de banlieue et on écoutait du rap. Pour moi, c’était le truc le plus moderne au monde. J’aime cette musique froide avec cette rythmique qui tabasse réalisée avec une DX [modèle culte de boîte à rythmes de la marque Oberheim]. A l’époque, on dansait sur ce morceau. C’est une autre vision de l’électricité, c’est à la fois froid et jouissif. J’aimerais bien qu’on en fasse une reprise avec Serpent. LL Cool J montre que pour construire un morceau, il suffit juste d’avoir un beat [un rythme]. Il y a un rapport physique à la musique qu’on recherche avec Serpent. L’album Radio est produit par Rick Rubin, qui a une vision panoramique de la musique. Il ne s’interdit rien. J’essaye moi aussi de garder cette capacité d’émerveillement pour tous les genres de musique. »

Be Good To Me (2002) de ESG

« ESG est un des meilleurs groupes du monde. Il occupe une place tout en haut dans mon panthéon personnel. Une basse, une batterie, un chant. C’est ce qu’il y a de plus beau. J’aime la simplicité d’un tel dépouillement qui est une autre forme de sophistication. Avec ESG, tout est à l’économie, à l’os. Be Good To Me est un squelette de chanson. Et ça fonctionne parce que c’est bien écrit. Les mélodies sont belles et la voix de la chanteuse magique. La façon de jouer n’est pas virtuose, mais tout est au bon endroit, au bon moment. Be Good To Me me rappelle le souvenir d’une fille. C’est une madeleine de Proust. Un morceau très sensuel qui m’évoque quelque chose du sentiment amoureux, quand tout semble plus doux, plus beau, plus inspirant. »

Serpent est en concert à l’Ubu le jeudi 5 mai à 20h.