Chronique

LONG FORMAT : L’hybridation, moteur des nouvelles musiques d’aujourd’hui

11.12.2020

De plus en plus, les musiques que nous écoutons nous semblent inclassables. Quitte à tenter parfois d’impressionnants grands écarts, beaucoup d’artistes se distinguent aujourd’hui en réalisant des combinaisons toujours plus osées. Pour mieux comprendre ce cheminement, voici six portraits illustrant ces possibilités de croisements infinis, avec toujours en toile de fond une formidable alchimie créatrice.

Par Pascal Bussy et Jérôme Rousseaux, conférenciers. 
Cet article était à l’origine une conférence qui devait introduire le concert de Ladaniva dans le cadre des conférences-concerts aux Champs Libres pendant les Trans Musicales 2020.

 

La plupart des musiques populaires nées au XXe siècle sont construites sur des mariages et des métissages. À titre d’exemple, le rock’n’roll est un fils naturel du blues et de la country, comme on peut l’entendre sur le premier 45 tours de 1954 d’Elvis Presley, l’une des plus grandes figures de ce courant musical. La face A, That’s All Right (Mama) est une reprise d’un titre du bluesman Arthur Crudup, et la face B, Blue Moon of Kentucky, une recréation d’un tube de la star country Bill Monroe. Les deux morceaux sont comme réinventés, gonflés par une nouvelle énergie !

Mais aujourd’hui, en plus d’un demi-siècle, les choses se sont un peu compliquées… Chaque saison apporte son lot de surprises musicales et il est parfois difficile de les associer à une famille unique ; est-ce du rock, de la world, du jazz, de l’électro…? Cette situation est due à deux facteurs principaux qui parfois s’additionnent :

- la mondialisation qui a fait circuler des musiques lointaines au-delà de leurs frontières d’origine et qui a aussi contribué à multiplier les genres ;
— la révolution des musiques électroniques qui est à l’œuvre dans les musiques actuelles depuis les années soixante.

Nous ne parlerons pas de ceux qui, à l’aide d’emprunts ou de collaborations, mettent au point des mélanges faciles à décrypter ; par exemple le groupe américain de rock indépendant Vampire Weekend qui annexe des rythmes de musiques africaines. Il s’agit plutôt là d’évoquer des créateurs qui ont assimilé beaucoup d’influences et dont les œuvres, même si elles nous touchent, bousculent notre confort, tant nous sommes habitués à « ranger » sans hésiter une musique dans une famille précise.

Nous allons ainsi tenter d’illustrer ces phénomènes d’hybridations qui s’accélèrent à travers six portraits d’artistes ou de groupes singuliers. D’abord un premier très actuel, puis cinq autres qui nous feront remonter le temps jusqu’au début des années quatre-vingt pour découvrir quelques précurseurs et représentants de ces évolutions.

Jain (France) : une pop mondialisée made in France

Cette jeune auteure-compositrice-interprète née en 1992 à Toulouse étudie très tôt la musique, et profite de séjours à l’étranger (Moyen-Orient, Afrique) liés au travail de son père pour apprendre les percussions arabes et l’utilisation d’instrument électroniques. En 2015, en hommage à sa grand-mère malgache, elle intitule son premier album Zanaka – « enfant » – et baptise une de ses chansons du nom d’une icône de la musique africaine : Miriam Makeba.

Jain rencontre le succès avec sa pop à la croisée d’influences où on reconnaît notamment les musiques électroniques, la soul, le rap et diverses musiques non-occidentales comme le reggae ou des musiques africaines. Le son qu’elle construit provient d’une utilisation particulièrement intelligente d’outils électroniques qui lui permettent d’échantillonner puis de réintroduire ici une guitare, là une kora ou un balafon. Elle mêle rythmiques dansantes, polyphonies aériennes, refrains fédérateurs, et cultive une image soignée – vêtements, clips… – qui fait aussi appel à plusieurs courants artistiques. Souvent seule sur de grandes scènes de festivals, elle déclenche elle-même des séquences programmées sur son sampler et entraîne le public avec ses gimmicks accrocheurs et son énergie positive. En 2018 son second album Souldier, enregistré principalement à Cuba, confirme sa grande aisance à marier les styles, augmentés cette fois de couleurs caribéennes et arabes.

Jain fait partie de cette nouvelle génération de Françaises décomplexées qui chantent en anglais et partent à la conquête du globe comme Christine ou les sœurs jumelles de Ibeyi. Sa popularité, notamment auprès des jeunes, prouve que le phénomène de l’hybridation ne se cantonne pas à des musiques de niche pour spécialistes, mais qu’il touche aussi les grands courants des musiques populaires.

Jain — Oh man (2019)

 

Brian Eno & David Byrne (Royaume-Uni / États-Unis) : deux visionnaires dans leur laboratoire

En 1981, lorsqu’ils se lancent dans l’aventure de My Life in the Bush of Ghosts, le Britannique Brian Eno et l’Anglo-Américain David Byrne sont déjà complices ; le premier, pionnier du synthétiseur doublé d’un réalisateur raffiné, a activement participé à la production de trois albums du groupe dont Byrne est le leader, Talking Heads. Ils s’entendent bien et veulent aller plus loin, expérimenter plus librement sans les contraintes commerciales du format pop rock.

Dans son livre Qu’est-ce que la musique ?, Byrne évoque la gestation du disque et les techniques d’échantillonnage – cette méthode qui permet de prélever une séquence sonore afin de s’en servir dans un autre contexte – qui vont alors bouleverser la musique. Il parle de leur passion pour les musiques du monde partagée avec le trompettiste Jon Hassell : « Brian, Jon et moi avions imaginé une série d’enregistrements fondés sur une culture imaginaire. Vient ensuite l’idée d’utiliser des instruments de façon non conventionnelle, ainsi que des objets ordinaires : étui de guitare, casserole, poêle… Troisième étape : Eno avait commencé à monter des bandes avec des vocaux piochés ici et là… Nous avons vite compris que ces « voix trouvées » pouvaient nous servir de fil rouge » , explique Byrne. Ils « capturent » alors sur cassette des enregistrements à la radio : chants libanais ou égyptiens, prêches, appels à la prière, exorcismes…, puis les injectent dans leurs instrumentaux répétitifs.

Quand l’album sort certains sont troublés par le fait qu’Eno et Byrne dont les noms figurent sur la pochette ne chantent pas… Mais beaucoup célèbrent une œuvre prophétique qui reste un disque-charnière, le premier aussi qui ait propagé une musique à base de collages auprès d’une large audience internationale.

Brian Eno & David Byrne — Help Me Somebody

Dead Can Dance (Royaume-Uni / Australie) : une nouvelle musique au parfum ancestral

Dès la naissance de ce groupe en 1981, les critiques ont eu du mal à « étiqueter » sa musique : « new age », « musique planante », « dream pop », « dark wave néo-classique » ? Dead Can Dance a le mérite d’ouvrir les oreilles du public rock à des sonorités inhabituelles. Le Britannique Brendan Perry possède une profonde voix de baryton et l’Australienne Lisa Gerrard un timbre lumineux de contralto [pour se repérer dans les différents types de voix d’homme et de femme, voir ce lien]. Lui est poly-instrumentiste et elle une adepte du yangqin, un instrument à cordes venu de Chine, et ils sont entourés de musiciens qui utilisent principalement des instruments acoustiques, notamment des percussions du monde entier.

Leur cheminement explique en partie leur musique. De parents irlandais, Lisa Gerrard qui est passionnée de chants sacrés grandit à Melbourne au contact de nombreuses communautés européennes et arabes, elle voyage puis s’établit en Angleterre. Né à Londres, Perry passe plus de vingt ans aux antipodes avant de se réinstaller en Angleterre, en Irlande, puis en Bretagne où il vit. On ne sera donc pas étonné que cette musique, profane mais porteuse d’une dimension « spirituelle » inconnue dans la pop, possède des influences celtiques et qu’elle rappelle d’anciennes musiques religieuses comme le chant grégorien.

À partir de Into the Labyrinth en 1993, leur inspiration s’étend au Moyen-Orient et à l’Afrique, en ajoutant à leur musique un côté tribal et en l’enveloppant encore plus d’une fascinante couleur hors du temps. Le groupe se sépare cinq ans plus tard mais se reforme régulièrement. Anastasis (2012) et Dionysus (2018), conçu en forme d’oratorio en sept mouvements, replacent Dead Can Dance au premier plan. Ils continuent à marier styles et instruments d’origines différentes dans une musique où la voix – le premier des instruments – reste un vecteur d’émotion insurpassable. Après quarante ans, Brendan Perry et Lisa Gerrard n’ont rien perdu de leur audace artistique.

Dead Can Dance — Towards the Within (1993)

Chassol (France) : l’invention d’un nouveau langage multimédia

Le parcours de ce compositeur et claviériste français né en 1976 et sorti diplômé du prestigieux Berklee College of Music de Boston ne connaît pas d’équivalent. Adolescent, il est fasciné par le cinéma et ses premiers héros sont des compositeurs comme Billy Goldenberg ou Ennio Morricone. Il s’en expliquait dans Libération en 2018 : « Le format de la musique de film permet de sortir de la pop. Il y a des morceaux de dix minutes, d’autres de trente secondes, souvent sans voix. Et puis j’ai découvert la musique des films d’horreur, avec des inventions, des surprises. Dans les séries des années soixante-dix, on trouve aussi des pépites… Ce sont des musiques d’avant-garde, des orchestrations hypermodernes. »

Il se dirige vers l’univers de l’image et compose pour le grand écran, la télévision et la publicité. Il invente l’« ultrascore », un système qu’il décrit comme « une musique de film qui se sert des sons du film pour se fabriquer ». Dans ces interprétations en forme de fresques, les paroles prononcées par un personnage sur la pellicule peuvent devenir une mélodie, un bruit va se muer en rythme… Le réel est détourné, transcendé.

En compagnie du batteur Mathieu Edward, Chassol donne des concerts très « physiques » où il passe d’un clavier à un autre – piano acoustique, piano électrique, électronique – et « joue » des vidéos. Véritable collectionneur de sons, il glane au cours de ses voyages de la matière qui alimente ses œuvres, des rues de La Nouvelle-Orléans à celles de Bénarès et Calcutta en passant par l’Afrique, jusqu’à la Martinique qui est la terre de ses ancêtres. Elle lui a inspiré l’un de ses projets les plus aboutis, Big Sun, où il s’appuie sur différents enregistrements de terrain – ou field recordings – récoltés là-bas et qu’il s’approprie comme le sifflement d’un oiseau, la parole d’un poète, celle d’une habitante des montagnes ou des sonorités de carnaval. Chassol, qui est aussi enseignant, journaliste et vidéaste, n’a pas fini de nous surprendre avec son art qui porte en lui l’essence de l’hybridation.

Chassol — Pipornithology (Live en 2016)

DakhaBrakha (Ukraine) : folklore moderne et transe acoustique

Les quatre membres de DakhaBrakha se sont rencontrés en 2004 au centre d’art contemporain de Kiev. Ils pratiquent le chant polyphonique – une technique qui permet de combiner plusieurs lignes mélodiques – et sont multi-instrumentistes avec chacun sa spécialité. Marko Halanevych joue du didjeridoo, du trombone et de l’accordéon, Iryna Kovalenko des instruments à vent et du garmoshka – un accordéon russe –, Olena Tsibulska  des percussions et Nina Garenetska du violoncelle. Leur règle est de s’affranchir des frontières esthétiques en puisant dans les musiques traditionnelles mais aussi dans le rock, le blues et la musique contemporaine. Un encyclopédisme qui se retrouve dans leurs instruments qui viennent d’Inde, du Moyen-Orient, d’Europe, d’Afrique et d’Australie, à l’instar des percussions qui incluent tabla, djembé, derbouka et grosse caisse.

Axée sur la transe et la méditation, avec de longues montées en puissance, leur musique acoustique si atypique doit aussi beaucoup à la dramaturgie qui l’entoure. Le groupe a collaboré avec un metteur en scène de théâtre et son impact visuel impressionne autant que ses voix envoûtantes et son inventivité instrumentale. Marko Halanevych en longue tunique noire brodée de dorures, ses trois partenaires les têtes coiffées de hauts chapeaux casaques, les concerts de DakhaBrakha ressemblent à un rituel échappé d’une ancienne épopée…

Cultivant ainsi un attrayant mélange d’ancien et de moderne, le quatuor se veut au cœur de l’ouverture artistique de son pays tout en mettant en musique le « chaos ethnique » qui le déstabilise pour mieux le dénoncer… En se produisant régulièrement dans le monde entier, il est aussi un formidable ambassadeur d’une culture menacée.

DakhaBrakha - Sho Z‑Pod Duba (Live en 2015)

 

Ladaniva (Arménie / France) : un groove mondialiste inédit

L’Arménienne Jacqueline Baghdasaryan et le Français Louis Thomas sont deux jeunes Lillois qui ont créé leur duo en 2019. Elle a débuté par le piano et le chant classique. Lui est trompettiste et joue aussi de la guitare et du chalumeau, un ancêtre de la clarinette dont le son évoque le duduk (hautbois du Caucase et notamment arménien) ; il a voyagé en Afrique et en Amérique du Sud où il a découvert de nombreuses traditions.

Louis évoque la naissance de Ladaniva : « On s’est rencontrés dans un bar jazz, puis on s’est souvent croisés à l’occasion de « bœufs ». Un jour, Jacqueline a chanté en arménien et j’ai eu envie qu’on aille plus loin dans cette direction ». S’ils reprennent des airs traditionnels et folkloriques, ils composent l’essentiel de leur musique. « Pour les Arméniens, explique Jacqueline, notre musique est exotique, elle sort complètement du cadre traditionnel ». Effectivement, on sent ici et là des influences du maloya réunionnais, du reggae jamaïcain, de musiques arabes ou moyen-orientales ; les musiciens qui les entourent y participent.

Après avoir enregistré quelques titres et mis en ligne leurs premières vidéos, le succès arrive, comme ce Vay Aman qui a été posté en mars 2020 et à très vite dépassé le million de vues. « Nous sommes très suivis par la communauté arménienne, explique Jacqueline, dans le pays même mais aussi aux États-Unis, en Russie, en France, en Allemagne, en Inde…. »  Leurs chansons humanistes sont la clef de cette réussite ; elles réconfortent une diaspora déstabilisée par la situation de l’Arménie, ce pays enclavé à l’histoire politique complexe. Mais ce premier cercle est déjà dépassé, car la musique acoustique de Ladaniva, de par sa diversité et son originalité, parle à un public bien plus large.

Ladaniva — Vay Aman (2020)

Conclusion — Une nouvelle géographie musicale

On le comprend et surtout on l’entend dans leurs musiques, les créateurs dont nous venons de parler sortent de l’ordinaire. Mais pourquoi, venant de cultures et de générations si différentes, sont-ils tous inclassables ?

D’une part, ils ont su réunir plusieurs esthétiques dans leur projet artistique sans qu’une ne prédomine sur les autres. Comme les traditions ukrainiennes, le rock et la modernité classique chez DakhaBrakha, ou la pop, le funk, la musique électronique et les musiques non-occidentales chez Eno & Byrne.
D’autre part, toutes ces musiques sont caractérisées par des textures particulières souvent venues d’autres cultures. Elles retiennent l’attention par leur singularité sonore – la fascination de la différence – et produisent un groove magnétique ensorcelant. Et que la musique soit acoustique, à base de voix ou qu’elle fasse appel à l’électronique, l’appel à la transe n’est jamais loin…

Ce mouvement d’hybridations est d’autant plus remarquable qu’il touche petit à petit un public de plus en plus large, et il est intéressant de constater que des artistes de toutes les générations le pratiquent. Même si l’on peut être intrigué voire déconcerté lors d’une première écoute – car le fait de se référer à une étiquette précise peut être rassurant – la curiosité du mélomane s’en trouve d’autant plus stimulée. Nous sommes face à un bouillonnement artistique qui ne s’arrêtera pas et qui contribue au renouvellement permanent de la cartographie des musiques mondialisées.