PORTRAIT : Altin Gün, héraut d’un siècle de musiques populaires turques

13.05.2019

Révélé aux Trans Musicales en 2017, le groupe Altin Gün revisite le patrimoine folk, pop et psychédélique turc avec une formidable science du groove et des arrangements audacieux. Alors qu’il sort ces jours-ci son deuxième album intitulé Gece, le sextette s’est lancé dans une tournée internationale qui fera escale à Rennes le 15 mai 2019. Portrait d’un groupe à la trajectoire singulière, dont les racines ne se trouvent pas du côté de la Turquie mais d’Amsterdam, ville d’origine du leader du groupe.

Jasper Verhulst est un bassiste néerlandais passionné par toutes sortes de musiques enregistrées dans les années 1960 et 1970, notamment celles rattachées au mouvement psychédélique. En 2003, il participe à la création du groupe de pop rock amstellodamois Moss qui rencontre un certain succès aux Pays-Bas à partir de 2009, notamment avec son morceau “I Apologise (Dear Simon)”.

Fort d’une réputation flatteuse et grandissante, Moss parvient ensuite à davantage tourner en dehors des Pays-Bas, notamment en France lors des Trans Musicales 2011. Mais après une décennie d’aventures, le bassiste quitte finalement Moss deux ans plus tard et rejoint le groupe du Néerlandais Jacco Gardner. Verhulst trouve dans son univers nourri de pop baroque et de psychédélisme sixties un cadre plus conforme à ses aspirations, dans lequel il peut développer à son aise des lignes de basses aussi libres que groovy.

La découverte de l’Anadolu pop et la naissance d’Altin Gün

C’est lors d’une tournée avec Jacco Gardner, et plus précisément à l’occasion d’un concert à Istanbul en décembre 2015, qu’il découvre et s’intéresse à l’Anadolu pop (la « pop anatolienne », du nom de l’Anatolie, cette péninsule située en Asie qui compose 97% du territoire de la Turquie actuelle). Cette scène musicale a fortement marqué la Turquie dans les années 1970, avec notamment les figures emblématiques Erkin Koray, Barış Manço et Selda Bağcan. Jasper Verhulst décide de rester quelques jours de plus à Istanbul et fait le tour des disquaires locaux à qui il achète tout ce qu’il peut à ce moment-là…

Altin Gün aux Trans Musicales 2017

Quelques temps plus tard, alors que se délite progressivement la formation scénique de Jacco Gardner et que Verhulst développe de plus en plus sa passion pour les musiques turques en général (il avoue aimer en particulier les gammes musicales et les mélodies qui en découlent, ainsi que les sonorités de la langue turque), il propose aux autres membres du groupe (le guitariste Ben Rider et le batteur Nicola Niggebrugge) de rester avec lui pour s’investir dans un nouveau projet autour de ces musiques. Le trio initial appelle en renfort leur compatriote percussionniste Gino Groeneveld (membre de Jungle By Night, également passé par les Trans Musicales en 2014) et recrute aussi deux artistes turcophones via Facebook : Merve Dasdemir (au chant) et Erdinç Yildiz Ecevit (au saz électrique et au chant). Altin Gün est né.

Après des premières répétitions passées à faire quelques reprises un peu trop scolaires et fidèles à leur modèle, les musiciens ont réalisé qu’il valait sans doute mieux s’approprier ces chansons et les emmener ailleurs, en faire quelque chose d’inédit, et ainsi créer leurs propres versions. C’est qu’en approfondissant sa connaissance de la scène turque des années 1970, Jasper Verhulst s’était rendu compte que la plupart des grands morceaux de cette époque étaient déjà des reprises largement réarrangées de morceaux folk créés ou transmis par des aşik (les troubadours, poètes et bardes de cette région du monde) avant l’arrivée du rock. Ne restait plus à Altin Gün qu’à s’approprier à son tour ce répertoire.

Poésies et chansons traditionnelles turques : un répertoire constamment revisité

Prenons l’exemple du morceau traditionnel “Biter Kırşehir’in Gülleri”, dont Muharrem Ertaş (1913–1984) est l’un des interprètes les plus célèbres. Après avoir appris le bağlama (nom turc du saz) et la poésie d’Aşık Sait (1835–1910) dès l’âge de sept ans avec ses oncles, il est par la suite rapidement considéré comme un prodige de l’instrument et du bozlak, un style de chanson mélancolique et pleine d’emphase sur les thèmes de l’amour et de la séparation, comme l’illustre ce morceau :

Parmi ses huit enfants, l’un de ses fils va jouer un rôle particulièrement important. Neşet Ertaş (1938–2012) grandit dans une Turquie indépendante dont les dirigeants ont la volonté de constituer un répertoire folk contemporain typiquement turc. Il aborde sa vingtaine au moment où le rock arrive en Turquie et, déjà virtuose du bağlama, il incarne une approche moderne de la musique folk turque qui lui permet de fixer des formes et des structures quasiment définitives à des morceaux sans âge transmis oralement pendant des décennies. Il fait par exemple évoluer avec sophistication les mélodies du morceau joué par son père précédemment, “Biter Kırşehir’in Gülleri” :

Le fait de jouer à la radio et à la télévision ces morceaux, qu’il s’agisse de traditionnels réarrangés ou de compositions personnelles, a sans doute participé à ce qu’il atteigne un statut aussi rare, mais c’est avant tout son talent, sa voix et sa virtuosité qui ont fait de lui l’une des grandes figures de la musique populaire turque du XXe siècle. A ce titre, il est une référence pour des artistes d’aujourd’hui.

D’ailleurs, une grande partie des morceaux enregistrés par Altin Gün a précédemment été jouée et réarrangée par lui. Le sextuor néerlando-turc a notamment repris cette même chanson sous le titre raccourci “Kırşehir’in Gülleri”. Et même si l’arrangement est très différent, on ressent ici fortement l’influence de la version de Neşet Ertaş, notamment dans la ligne de chant, qui n’était pas aussi précise et entêtante à l’époque de son père :

Altin Gün : la dernière évolution des standards folk anatoliens

Quand on retrace de cette façon l’histoire complète des morceaux d’Altin Gün et de ses multiples interprétations à travers le temps, on réalise que chacun d’entre eux contient en lui la matrice originelle d’un poème plus que centenaire, ainsi que l’histoire d’un siècle de révolutions musicales en Turquie. Cela explique sans doute que lorsque l’on décrit un peu trop rapidement Altin Gün comme un groupe de reprises de morceaux psychédéliques turcs des années 1970, ses membres répliquent en affirmant que c’est plutôt « un groupe folk qui joue des standards traditionnels ».

En ce sens, écouter la musique d’Altin Gün aujourd’hui, c’est entendre en quelques secondes le résultat d’un siècle d’évolutions culturelles et musicales en Turquie.

Aux sources d’Altin Gün +

Pour aller plus loin, voici une playlist permettant de faire des écoutes comparées autour des morceaux repris par Altin Gün sur ses deux albums :